La démarche ergologique et la question du développement

Publié le par association ORT

Université d'été de l'ORT - Observatoire et Rencontres du Travail - 21 septembre 2007

Notes d'atelier : 

Pour le moment, le thème dit "La démarche ergologique et la question du développement" est un débat compliqué à propos duquel personne ne voit clair. Cette difficulté se voit bien au début de cette transcription, assez confuse. Puis peu à peu il y a des formulations, des idées qui s'éclaircissent. Les paramètres essentiels sont finalement présents, pour éviter les faux débats, c'est l'intérêt.

L'intérêt purement ergologique est également de mesurer que la démarche ne se limite pas à l'activité de travail et permet une appréhension de l'activité humaine dans toutes ses dimensions.

Chaque point renvoie à la prise de parole d'un participant différent.

L'atelier est introduit par Eliza Echternacht, Liliana Cunha, Aderrahmane Fyad et Yves Schwartz qui font part de plusieurs questions discutées lors du séminaire public des 21 et 22 juin 2007 à l’Université SAO TOMAS de Maputo au Mozambique .

 

• Il y a deux questions structurantes

􀂾 Qu'est-ce que le développement ? Quand on parle d'ergologie et de développement, de quoi parle t-on ?

 􀂾 Comment accéder aux réalités locales ? Et également, comment évaluer le développement, avec quels indicateurs, quels critères ?

  

En effet, l'ergologie nous aide à construire entre universalité et singularité. Il faut penser la question du développement par rapport à la singularité et en même temps par rapport à l'universalité des peuples, des valeurs…

Jusqu'où faut-il aller dans l'universalité ? Jusqu'où pour toucher la singularité d'un peuple ?

D'abord par rapport à la neutralisation que les valeurs mercantiles ont tendance à produire. La mondialisation stimule des nivellements, des valeurs antagonistes. Ces forces sont différentes en Afrique et en Europe. Les conditions d'inégalités sont bien profondes en Asie et comment cela modifie t-il les possibilités de singularisation ? Comment l'ergologie peut-elle nous aider à penser cela ?

Et il y a des questions qui sont au dessous de cela. On parle de singularités de développement mais qu'est-ce que c'est ? Quelles sont les modalités concrètes des choses qui sont développées ou pas ?


D'où vient le terme de développement ?

En biologie, quand on parle de développement, d'un enfant qui est bien développé, on sait de quoi on parle : acquisitions, taille, poids. Commencer à lire, il y a des références culturelles pour ça et ce sont des points de singularité.

Le développement en matière biologique est rattaché à une certaine normativité. Une mère sait cela indépendamment des questions des pédiatres et de leurs savoirs académiques.

Une autre piste est l'Indicateur de Développement Humain, IDH, développé par les Nations Unies. L'accès des hommes à l'éducation peut être un indicateur.

L'ergologie doit penser à formuler des indicateurs, peut-être plus en rapport avec les valeurs sans dimensions.

 

• On doit parler de développement ou de développements au pluriel ? Comment accéder aux réalités locales ?

Percevoir la complexité de l'accès à une autre culture, en allant à Maputo, cela nous a aidés à le percevoir.

On peut aussi se demander, même si c'est un peu provocateur : faut-il chercher à se développer ? Pourquoi l'homme cherche t-il à se développer ?

Dans les pays développés, là où la société a créé des moyens d'aisance assez importants, on cherche à préserver un patrimoine naturel ou des traces du passé, un patrimoine immatériel.

Il y a une contradiction entre une volonté déclarée de se développer et le geste prométhéen qui ne se fait pas. C'est le constat que nous avons fait à Maputo.

Y a-t-il un développement ? Des développements ?

Et finalement aujourd'hui un développement doit-il être une simple imitation (des pays développés) ou doit-il être autre chose ?

Les règles de l'OMC, les brevets font blocage. On parle de commerce juste mais en fait un blocage se fait.

Nous avons vu une deuxième chose importante : c'est la question des élites et la question de la corruption. En même temps qu'un discours généreux, la corruption grève le développement.

 

• Je reviens de cette réunion persuadé de notre objectif initial : nous avons une place à acquérir sur ces problèmes de développement avec notre approche ergologique.

Il y a un défi : qu'est-ce qui a sens ? Et une question de professionnalité. Qu'est-ce que notre approche peut apporter ?

D'abord, j'ai des doutes sur l'usage même du concept de développement. Il y a les théories de la décroissance aujourd'hui. Le développement embryonnaire, biologique, c'est clair. Wisner le disait : on n'a pas un simple transfert à faire.

Abdallah Nouroudine promeut l'existence de groupes de rencontre du développement. Comment y accède t-on ? Comment les constitue t-on ? De même qu'on ne transforme pas les situations de travail de l'extérieur, on ne peut pas transformer de l'extérieur.

 

• Je suis d'accord avec le questionnement et les concepts de développement. Mais c'est évident qu'il n'y a pas des passages de développement obligatoires pour tous. Le concept de développement est-il valide ou pas ? On peut aborder la question sous un autre angle : la question universalité – singularité. Chaque pays connaît des processus de développement singuliers mais ces processus sont interdépendants. Aucune société ne s'est développée indépendamment des autres sur la planète. Quelles sont ces interdépendances ? Quelle est leur nature ? Comment ces interdépendances jouent-elles dans les processus ?

Le colonialisme joue encore. Nous avons tous été d'un côté ou de l'autre. C'est structurant pour la manière dont des développements locaux se font et cela parait intimement lié à la question du travail.

Des entreprises internationales influent sur le développement local. Il faut travailler sur tout ce qui est de l'ordre de l'interface entre les différentes sociétés. L'immigration par exemple, les gens vont travailler dans un autre pays. Ils reviennent ou pas. Il faut montrer comment se font les interfécondations entre les sociétés, quels problèmes cela pose, quelles contradictions se posent autour de ça. Il ne faut pas considérer par pays mais de manière plus transverse.

 

• Qui se développe dans le développement ? De quoi parle t-on exactement ?

Il y a quelques années, j'avais participé à un programme de prévention et d'éducation sanitaire. Nous sommes partis avec le prescrit dans un pays d'Amérique latine. Nous avons été directement confrontés au réel, à la langue, à la culture. Nous partions en tant que professionnels de santé et il a fallu désapprendre pour se mettre en position d'acquérir ce que la population faisait. Nous avons alors pu passer le programme mais qui n'avait plus rien à voir avec ce que nous étions partis faire au départ.

Donc c'est aussi une histoire de développement au niveau personnel d'une équipe. Et on retrouve encore le travail.

 

• Pourquoi chercher à de développer ? Cela renvoie t-il à un modèle ? C'est quoi le désir de se développer ? Est-ce que le développement ce serait une imitation ?

Est-ce que désirer se développer c'est faire l'articulation entre l'universalité et la singularité ?

 

• On peut dire des choses à partir de l'exemple du Brésil. 500 ans avant c'était la culture des indiens, 400 ans les esclaves ont été là pour extraire l'or à exporter au Portugal. Les valeurs mercantiles dominantes vont se disperser en Amérique latine. Mais les indiens ont préservé leur musique. Et la religion est très mélangée au Brésil.

Où sont les limites des différentes influences ? Quelles limites pour le développement ? Ce n'est pas comme les limites du corps-soi que l'on peut voir ?

 

• Il est intéressant de reparler par rapport à notre sujet de l'anthropotechnologie de Wisner. Quand on va acquérir un équipement on transfère plus qu'une machine mais tout une chaîne de raisonnement. Il y a l'exemple de l'usine de bière en Algérie de Omar Aktouf. Ce n'est pas exclusif aux pays en voie de développement. Il y a une problème d'implémentation, de réception.

 

• Il faut être soucieux de ne pas se laisser piéger par le concept de développement. Il n'y a pas de raison de penser que des pays puissent être privés du patrimoine scientifique. De même, éviter la propagation du sida renvoie au lien entre santé et développement. En un sens, ce concept de développement peut avoir valeur mais en dehors de cela, c'est un piège.

Elargir sa capacité de jouissance, c'est humain. Mais parler de développement sans dire vers quoi on se développe, cela pose problème. On ne peut pas séparer développement et connaissance de tout un monde social qui nourrit tout ça. Il y a cela et cela fait système avec ce que nous appelions les interfaces [ci-avant].

Je ne suis pas pour le relativisme culturel qu'ont cultivé un certain nombre d'ethnologues, d'ethnographes. Et en même temps, ça risque de nous faire accélérer le concept de développement qui est ambigu.

Il y a des exemples dont la question du travail informel dont a parlé Aderrahmane Fyad à Maputo.

 

• Il faudrait revenir sur le concept de croissance. C'est un concept qui est clairement théorisé et c'est le concept de croissance de la valeur économique. Le PIB (Produit Intérieur Brut) en France est pour partie immatériel. La croissance est un concept économique et non la croissance de la consommation des biens matériels. On utilise ce concept dans un sens bien précis même si on peut le discuter.

Le concept de développement n'est pas à rejeter mais à dénaturaliser. Il y a la question des choix et des valeurs dont il faut parler en premier. Il n'y a rien de naturel dans le développement des sociétés humaines, il y a un développement qui est le résultat de choix humains successifs. Il y a une multiplicité de choix humains mais pas simplement locaux et interdépendants les uns des autres sur la planète. Et qui dit choix dit débats.

 

On n'est pas obligé de passer par l'esclavage, la colonisation. On y est passé mais nous ne sommes pas obligés. On est pas obligé de voir 20 000 mineurs chinois mourir chaque année pour extraire du minerai. Cela pourrait être autrement.

On retrouve des choix mais pas forcément localisés. Beaucoup des questions actuelles tournent autour de ça. Les questions des délocalisations sont bien liées à ces questions de liens internationaux, de coût du travail.

C'est une problématique ergologique à discuter.

 

• Si l'on relit L. Vygotsky, le développement ne va pas de soi. Et c'est exactement quand j'ai l'aide des autres que je peux développer et connaître de nouveaux stades de développement. Il y a le passage d'une forme de développement à une autre. C'est ce débat avec les autres qui me permet d'avancer à une autre forme de développement. A affronter de nouveaux problèmes grâce aux débats de normes.

  

• Il n'y a pas de recherche des normes. Ce n'est pas "FAUT-IL", on ne va pas définir un modèle de développement.

 

• Je suis d'accord avec la question de fond sur le développement : le conflit de valeurs entre l'individu et son milieu. Mais je doute par rapport au processus de singularisation. Il y a un sujet qui consciemment va faire des choix. Qui choisit dans un peuple ? Les forces individuelles vont plus peser.

On le voit avec le déplacement des populations en Alaska. Des villages sont détruits car ils sont engloutis. Il y a des valeurs qui sont là. Mais il y a aussi du pétrole et la Russie a déjà mis un drapeau. Le résultat est toujours centré sur les valeurs mercantiles. Les choix des individus révélant des singularisations mais les choix des processus révélant l'universalité des valeurs mercantiles.

 

• La possibilité c'est de parler sur ou de l'activité des gens car on ne pourra jamais la réduire uniquement à des valeurs mercantiles. Si on veut arriver à ouvrir ces possibles, à dénaturaliser, il faut parler de l'activité. Il faut confronter les partenaires de l'échange sur le terrain de l'activité. Si on fait parler l'activité, cela ne veut pas dire qu'on ne va pas accepter un certain nombre de valeurs extérieures mais on va les repousser, les resituer par rapport à l'activité.

Qu'est-ce qu'on veut nous transférer ? Qu'est-ce qu'on veut nous faire faire ?

Passer par l'activité. Evidemment quelles entités ? Mais c'est à tous les niveaux qu'il y a des enchâssements d'idées pertinentes. Il y a différents niveaux de zones de développement proximal. Mais c'est ça qui ouvre des possibles.

 

• Je pense la même chose mais différemment. J'ai des hésitations avec le concept d'activité. Il faut poser la question du développement du point de vue du travail.

  

• C'est en effet plus clair. Dans la thèse de Abdallah Nouroudine, il montre que la façon de pêcher ne peut être séparée des formes de vie, de travail, de culture. Il y a un emballement du système capitaliste en vue du profit. C'est peut-être favorisé par les moyens de communication.

Le rôle de l'ergologue c'est de faire parler le travail, de contribuer à faire émerger des réserves d'alternatives.

Faut-il développer ? Il y a quelque chose qu'il faut partager, les connaissances, la science mais pas tous les aspects de notre société.

 

 

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G
Je me lance à faire un commentaire :Développement, encore un mot terriblement "connoté". D'ou on a tiré "pays développé", "pays sous développé", "pays en  voie de développement". Mais ceux qui ont créé ou utilisent cette échelle du "développement" ont-ils pensé que développer , c'est le contraire d'envelopper, stricto sensu, "mis sous enveloppe" ? Alors pour vérifier l'"opérationnalité" de la démarche ergologique sur le thème du développement, le premier boulot à faire c'est peut-etre d'identifier la nature de cette fameuse enveloppe qui "all around the world" exploite, affame, opprime les premiers agents de tout ... développement que sont les travailleurs salariés ... ou pas ?
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